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« Certaines sphères gouvernementales ne croient que modérément au dialogue social » (Pierre Ferracci)

Paris - Publié le vendredi 12 juillet 2019 à  9 h 54 - n° 151210 « Les OSOSOrganisations syndicales doivent intégrer davantage les préoccupations nouvelles des salariés et des entreprises sur le terrain environnemental, au plan de l’égalité professionnelle, en termes de montée en compétences », selon Pierre Ferracci, président du Groupe Alpha, dans un entretien à News Tank le 10/07/2019.

« Compte tenu des bouleversements technologiques et de la révolution numérique, les organisations syndicales doivent aussi tenir compte de la volonté des plus jeunes de participer davantage à la conception des projets d’entreprise (…). Elles doivent faire un bilan sans complaisance de ce qui a été réalisé, dans la dernière période, en évitant la politique de l’autruche quand la perception des salariés s’éloigne de quelques dogmes bien ancrés parfois dans la pratique syndicale. »

« Dans certaines sphères gouvernementales, on ne croit que modérément au dialogue social et à la négociation collective ; la démocratie sociale n’est pas considérée comme un “élément-clé” de la régulation du système. »

« Le dialogue social n’a de sens que s’il débouche sur de vrais compromis, utiles pour les différentes parties, répondant aux besoins de l’entreprise et des salariés, qui en constituent une des parties prenantes essentielles. »

« La difficulté est de trouver la bonne articulation entre les différents niveaux d’expression des citoyens : l’Europe, l’État, les Régions et les territoires. Le petit jeu qui consiste à affaiblir les uns au détriment des autres n’a pas de sens. Le monde syndical a également son mot à dire sur cesCESConfédération européenne des syndicats questions, confronté lui aussi, de plus en plus souvent, à des pouvoirs décisionnaires, anonymes et lointains. »

Sur la réforme de l’assurance chômage, « le durcissement des conditions d’accès à l’indemnisation et de ses modalités porte toujours la marque d’un état d’esprit peu en rapport avec la réalité du chômage (…). On donne le sentiment que les demandeurs d’emploi traînent les pieds pour trouver ou accepter un emploi. Et on laisse à penser que la baisse des indemnités a un effet positif sur le niveau de l’emploi ; il vaut mieux, sur ce plan, assumer une logique d’économies budgétaires au lieu d’attendre un effet miracle sur le taux de chômage qu’aucune étude solide ne vérifie. »

À propos du bonus-malus, « dont le principe était plutôt bien accueilli par les syndicats (…). On est bien loin de la promesse de campagne du président de la République avec une réduction drastique du périmètre d’application qui va, au demeurant, poser quelques problèmes sérieux d’application et, sans doute, nourrir la jurisprudence ». 

La redéfinition en cours du paysage syndical à la lumière du contexte politique et de la crise des Gilets Jaunes, le positionnement de la CGT contesté en son sein sont quelques-uns des autres sujets abordés par Pierre Ferracci.
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Pierre Ferracci répond aux questions de News Tank

Laurent Escure élu à la tête de l’Unsa, Philippe Martinez réélu à la CGT, Laurent Berger élu à la CES, Congrès de la CFTC et de la CFE-CGC à l’automne 2019, le tout sur fond de gilets jaunes et de recomposition du paysage politique. Que vous inspire cette actualité syndicale riche ?

Les organisations syndicales sont dans une phase très délicate et tant mieux si leurs congrès leur donnent l’opportunité de bien réfléchir dans un contexte qui ne leur est pas favorable.

Elles sont confrontées aujourd’hui au choc des ordonnances, qui rebat les cartes des relations sociales dans les entreprises et à l’interpellation du mouvement des Gilets Jaunes qui, indirectement, conteste leur rôle et leur efficacité.

L’action des Gilets Jaunes oblige les syndicats à se remettre en questionL’action des Gilets Jaunes oblige les syndicats à se remettre en question, même si sa cible est d’abord la politique du Gouvernement et du président de la République. Cette action a été efficace en préemptant une des revendications essentielles des syndicats, le pouvoir d’achat, et en lui ajoutant une dimension fiscale, parfois dans la confusion la plus totale, que ces derniers intègrent rarement. L’initiale mise en cause des 80 kilomètres/heure, c’était avant tout l’opposition à la machine à fabriquer davantage de procès-verbaux.

Malgré les courants très hétérogènes qui traversent le mouvement, les Gilets Jaunes ont laissé l’image d’une démarche unitaire, là où les syndicats apparaissent souvent divisés ; ils ont, par ailleurs, ce qui explique également leur popularité au moins dans la phase initiale, collé au terrain et aux préoccupations des citoyens ; l’occupation des ronds-points, là où les gens passent, en était le symbole.

Enfin et surtout, ils ont fait céder très rapidement et dans des proportions non négligeables le président de la République, avec les annonces du 10/12/2018 et les conséquences, encore difficiles à évaluer, du Grand Débat.

Mais ces annonces du président de la République à la sortie du “Grand Débat” n’ont-elles pas contribué à calmer le mouvement social ?

Les annonces du mois de décembre 2018 avaient sans doute eu un impact immédiat plus précis et plus significatif que celles de la fin avril 2019. Emmanuel Macron a brassé large en abordant des sujets dont je ne suis pas sûr qu’ils bouleversent les foules, comme la réforme de la formation des hauts fonctionnaires. Et, sur les mesures plus concrètes qui suscitent des attentes fortes, il faudra attendre les précisions et déclinaisons demandées aux différents ministres pour apprécier leur impact sur l’opinion.

Ce qui a progressivement affaibli la popularité du mouvement, ce sont les violences générées, qu’elles proviennent des black-blocs, de l’ultra-droite ou de délinquants de droit commun et, sans doute et également, certaines tentatives assez grossières de récupération auxquelles une partie des Gilets Jaunes n’a pas été insensible.

Mais le mouvement est sans doute plus profondément ancré dans la société qu’on ne le croit et, malgré certains dérapages inacceptables, il serait dangereux d’en occulter la portée.

Les Gilets Jaunes ne manifestent-ils pas une vraie hostilité à l’égard des syndicats ?

Oui, même si ce n’était pas systématique. Au scrutin des élections européennes, ceux qui sont identifiés comme faisant partie de Gilets Jaunes ont porté en tête le Rassemblement National. Ce parti ne tient pas un discours positif sur les syndicats et ses thèmes populistes et démagogiques trouvent des échos chez les salariés, dans les catégories les plus modestes et les chômeurs, notamment.

Mais le contournement des organisations syndicales dans la démarche gouvernementale, depuis le début du quinquennat, contribue également, pour une partie des citoyens, à rechercher d’autres formes d’expression qu’ils considèrent comme étant plus efficaces, en oubliant, au passage, bon nombre d’acquis sociaux qui, au niveau interprofessionnel comme dans les entreprises, sont le produit de l’action syndicale.

Mais, tout cela n’exonère en aucun cas les organisations syndicales de réfléchir au renouvellement de leurs modalités d’action et aux conditions d’une efficacité accrue de leurs démarches, efficacité clairement contestée aujourd’hui.

Comment les syndicats peuvent-ils retrouver le chemin d’une plus grande crédibilité, d’une plus grande légitimité ?

Négocier au plus près du terrain et, donc, dans l’entreprise en élargissant le champ contractuel, pourquoi pas ?Le défi des Ordonnances est redoutable. Elles visent à renvoyer, pour l’essentiel, la négociation au niveau de l’entreprise au détriment clairement de la négociation interprofessionnelle, mais également, quoi qu’on en dise, des négociations de branche et, bien entendu, en donnant la priorité au contrat par rapport au rôle de la loi. Négocier au plus près du terrain et, donc, dans l’entreprise en élargissant le champ contractuel, pourquoi pas ? Mais le rapport de forces est aujourd’hui largement défavorable aux salariés et aux organisations syndicales et l’impact des Ordonnances ne va pas contribuer à le rééquilibrer.

L’affaiblissement des moyens accordés aux représentants du personnel, dans ce contexte, est un handicap évident.

Au-delà des aspects quantitatifs, concernant le nombre de mandats et le volume des heures de délégation, c’est la fusion totale des instances qui pose problème. Celle du CE et du CHSCTCHSCTComité d'hygiène, de santé et de sécurité au travail peut, sous quelques réserves, se concevoir et même être porteuse d’éléments positifs, en rapprochant les problématiques du travail, de l’emploi, de la formation et de la stratégie. Mais, l’intégration des délégués du personnel est une erreur. On y perd en proximité et en lien avec les salariés ; les capteurs que représentent les DPDPDélégué du personnel sont fort utiles aux syndicats, mais aussi aux directions d’entreprises. Certaines entreprises l’ont bien compris en signant des accords dans lesquels les délégués de proximité retrouvent leur juste place. Mais les Ordonnances auraient pu éviter de donner ce signal négatif.

La mise en cause des moyens des consultants, experts et avocats qui assistent les institutions représentatives du personnel est un autre signe négatif. On ne peut pas dire, d’un côté, que les organisations syndicales et les représentants du personnel ont besoin de moyens et de formation pour entrer dans des négociations de plus en plus complexes et, dans les faits, réduire l’utilisation de ces aides, au point, dans de nombreux cas, d’empêcher les CSE et les OSOSOrganisations syndicales d’y avoir accès. Le déséquilibre entre les parties ne peut que s’accentuer. En cédant sur ce point à la partie la plus conservatrice du patronat, le Gouvernement a donné un très mauvais signal.

Mais pourtant de nombreux accords sociaux sont signés chaque jour dans les entreprises, malgré les ordonnances…

La journée « Réussites du Dialogue social », organisée le 28/06/2019 par le ministère du Travail, a montré qu’il pouvait y avoir, dans les entreprises où existent une volonté partagée et des moyens équilibrés, des accords de qualité signés par les différentes parties.

Mais il suffisait d’entendre Marcel GrignardMarcel Grignard et Jean-François PilliardMuriel Pénicaud, chargés par Muriel PénicaudMuriel Pénicaud d’évaluer les conséquences de la mise en œuvre des Ordonnances, pour constater que, pour l’instant, on est très loin de la dynamique souhaitée et qu’il y a même quelques préoccupations qui nécessitent que l’on corrige le tir.

J’espère que la Commission d’évaluation mise en place par la ministre permettra de le faire, d’autant que l’on voit bien sur le terrain que les accords novateurs en matière de dialogue social sont rares ; la focalisation des négociations sur la mise en place des CSE, et donc sur les moyens, qui mobilisent en 2018 et 2019 les acteurs, n’explique pas tout.

Je pense que, au-delà d’intentions qui peuvent paraître louables, favoriser la négociation au plus près du terrain, les Ordonnances auront du mal, sans modification sensible de cette approche, à conforter la démocratie sociale dans l’entreprise comme dans la société.

Le dialogue social n’a de sens (s’il ne veut pas renvoyer au célèbre sketch de Coluche qui le tournait en dérision) que s’il débouche sur de vrais compromis, utiles pour les différentes parties, répondant aux besoins de l’entreprise et des salariés, qui en constituent une des parties prenantes essentielles.

Quelle parade alors pour les organisations syndicales ?

Elles doivent, bien entendu, intégrer davantage les préoccupations nouvelles des salariés et des entreprises sur le terrain environnemental, au plan de l’égalité professionnelle, en termes de montée en compétences, compte tenu des bouleversements technologiques et de la révolution numérique. Elles doivent aussi tenir compte de la volonté des plus jeunes de participer davantage à la conception des projets d’entreprise et à l’affirmation du sens du métier exercé, tout cela n’étant pas contradictoire avec le souci d’une plus grande autonomie, souvent perçu, à tort, comme une tendance à l’individualisme.

Les organisations syndicales doivent faire un bilan sans complaisance de ce qui a été réalisé (...) en évitant la politique de l’autrucheSur des questions plus traditionnelles, elles doivent faire un bilan sans complaisance de ce qui a été réalisé, dans la dernière période, en évitant la politique de l’autruche quand la perception des salariés s’éloigne de quelques dogmes bien ancrés parfois dans la pratique syndicale. Pour ne prendre qu’un exemple, il est évident qu’au cours des deux dernières décennies, la réduction du temps de travail a été compensée, dans bon nombre d’entreprises, par une limitation du pouvoir d’achat et par une intensification accrue du travail, largement à l’origine de la détérioration des conditions de travail dans certains secteurs. Un meilleur équilibre dans le traitement de ces différents enjeux aurait, sans doute, évité un écart trop important entre les besoins et souhaits des salariés, d’une part, les axes revendicatifs syndicaux tout autant que les comportements des entreprises, d’autre part.

Ce n’est certainement pas un hasard si le mouvement des Gilets Jaunes s’est emparé avec autant de force et de succès de la question du pouvoir d’achat et de celle des inégalités.

De même, dans le domaine de la formation professionnelle, la prise de conscience de la nécessité de consentir un effort énorme en direction des salariés les moins qualifiés et des chômeurs a, incontestablement, été trop tardive. La sécurisation des parcours professionnels, beau sujet de colloque, sur lequel les organisations syndicales épousaient souvent un discours commun, a eu du mal à s’exprimer concrètement dans les entreprises.

Il est indispensable que les syndicats évitent aujourd’hui de laisser les actifs dans un rapport solitaire avec leur employeur et accompagnent l’utilisation des nouveaux outils, le CPFCPFCompte Personnel de Formation et le CEPCEPContrat d'études prospectives, pour qu’ils soient véritablement des facteurs d’autonomie et de progression pour leurs utilisateurs.

N’y a-t-il pas, aujourd’hui, nécessité d’une redéfinition du paysage syndical et d’un regroupement des forces ?

À défaut de rapprochement organique, qui semble encore bien lointain - mais sait-on jamais -, on voit bien, au sein des deux courants identifiés sous le terme discutable de « réformiste » et « protestataire », qu’une recherche d’actions et de réflexions communes se dessine.


• La CFDT, l’UNSA, la CFTC signent, avec Nicolas Hulot, le Pacte Écologique et Social et s’expriment régulièrement ensemble ;


• La CGT, la FSU et Solidaires, rejoints parfois par FO, prennent des initiatives communes.


• Quant à la CFE-CGC, elle semble prendre un malin plaisir, depuis quelque temps, à ne pas se laisser identifier dans l’un ou l’autre courant, ce qui, au demeurant, ne lui réussit pas si mal sur le plan électoral.

Il existe des différences fortes entre ces deux courants, que l’on retrouve aussi au sein de chacun d’entre eux, parfois sur la conception même du syndicalisme, qui rend fort difficiles les convergences et les actions communes.

Et, pourtant, face aux défis que les syndicats doivent relever, celles-ci sont indispensables. Je pense même qu’une grande partie de la défiance qui s’exprime vis-à-vis des syndicats a pour origine ces difficultés à surmonter ces divisions, qui, d’ailleurs, existent moins sur le terrain lorsqu’un événement grave se produit, la fermeture d’un site ou une restructuration menée à la hussarde, comme en témoigne l’actuel procès des années de plomb de France Télécom.

Les salariés intègrent de plus en plus le critère de l’efficacité syndicale et la popularité initiale des Gilets Jaunes a beaucoup tenu aux résultats concrets qu’ils ont obtenus ; il me semble évident qu’aux yeux de l’opinion, cette notion d’efficacité est indissociable d’une démarche unitaire et cela, malgré l’hétérogénéité des forces concernées.

Le dernier Congrès de la CGT a montré que les convergences syndicales n’étaient pas du goût de tous ?

Philippe MartinezPhilippe Martinez est incontestablement confronté à une forte minorité qui conteste ouvertement la démarche de syndicalisme rassemblé que Louis Viannet, puis Bernard Thibault avaient portée, dans les deux décennies qui ont précédé la crise de succession de 2013. Même en la tempérant comme il l’avait fait au Congrès de Marseille, cette démarche reste rejetée par près d’un tiers de l’organisation.

La tâche du secrétaire général ne sera pas simple pour rassembler son organisation, par ailleurs, secouée par d’autres débats sur la relation avec la CESConfédération européenne des syndicats ou sur des transformations de l’organisation qui ne font pas consensus.

Ces oppositions se reflètent également dans les regards portés sur le mouvement des Gilets Jaunes et sur les conclusions à en tirer pour redonner du sens et de l’efficacité à l’action syndicale.

Les organisations syndicales se retrouvent au moins dans les reproches qu’elles font au Gouvernement et au président de la République ?

Il y a incontestablement, sur ce plan-là, au minimum de l’incompréhension et, sans doute, un peu plus que cela, des divergences sur le rôle des uns et des autres.

Prosaïquement, dans l’esprit du Gouvernement et d’Emmanuel MacronEmmanuel Macron, il y a sans doute eu, au début du quinquennat, l’idée que, pour aller vite et mener à bien certaines réformes, il ne fallait pas perdre trop de temps avec les partenaires sociaux et avec la gestion paritaire, affublée de tous les maux. Cette critique allait au-delà même de celle du paritarisme, qui n’a pas toujours eu, il faut bien le dire, des résultats à la hauteur des ressources mobilisées.

Dans certaines sphères gouvernementales, on ne croit que modérément au dialogue social et à la négociation collectiveDans certaines sphères gouvernementales, on ne croit que modérément au dialogue social et à la négociation collective ; la démocratie sociale n’est pas considérée comme un élément clé de la régulation du système.

Certes, on fait de temps en temps référence au modèle scandinave ou au modèle allemand. Mais la référence à ce modèle qui, entre parenthèses, même s’il est issu de la social-démocratie a globalement résisté aux alternances gauche/droite, est souvent très artificielle. On passe à côté de ses véritables fondements, la place de la démocratie sociale dans les équilibres de la société et une forme d’implication des salariés, non pas dans la gestion de l’entreprise, mais dans la définition de son projet et de ses orientations stratégiques.

La véritable sécurité de ce modèle, même si les soubresauts de l’économie ne l’épargnent pas, s’appuie sur ces fondements et pas seulement, même si c’est important, sur l’efficacité du système de formation professionnelle et d’accompagnement des salariés.

Les timides avancées de la loi Pacte sont assez éloignées de tout cela et ne reprennent qu’insuffisamment les recommandations pourtant très raisonnables du rapport Notat-Sénart.

Est-ce que la crise des Gilets Jaunes aura un impact sur la vision gouvernementale de ses relations avec les organisations syndicales ?

Cette longue crise, marquée par des violences, par la chute de popularité du président de la République et du Premier ministre, par le ralentissement des réformes engagées, pourrait le faire penser et il y a eu quelques signes, timides, en direction des partenaires sociaux à l’occasion du Grand Débat.

En même temps, l’issue des élections européennes, marquée par l’effondrement de la droite républicaine et la faiblesse persistante de la gauche et par le succès relatif du président de la République, pourrait inciter certains à se dire que le prix payé pour cette crise n’est pas exorbitant.

Ils rejoindraient en cela la partie la plus conservatrice du patronat, qui a remarqué que les Gilets Jaunes étaient étrangement discrets dans leurs revendications vis-à-vis de l’entreprise.

J’espère que cette tentation ne prospérera pas. Quand on affaiblit le syndicalisme, volontairement ou involontairement, on crée les conditions pour que la colère des citoyens, des salariés et des chômeurs, au lieu de se transformer en légitimes revendications, débouche sur la violence, relayée par l’ultra-droite ou les black-blocs.

La défiance vis-à-vis des syndicats est aussi alimentée par leur affaiblissement, dont le corollaire est forcément une certaine inefficacité qui leur est reprochée. Et quand on lâche en trois semaines aux Gilets Jaunes, ce qu’on ne cède pas aux syndicats qui s’expriment dans le cadre traditionnel, comment voulez-vous que cette impuissance qui leur est attribuée ne grandisse pas ?

Il y a un cercle vicieux que Gouvernement et patronat seraient bien inspirés de rompre, ce qui n’exonère pas les syndicats de leurs responsabilités pour adapter leurs pratiques. Certains d’entre eux l’ont parfaitement compris.

Le plan gouvernemental de reprise en main de l’assurance chômage suscite davantage d’hostilités du côté des organisations syndicales que de la part du patronat ?

C’est compréhensible. Le durcissement des conditions d’accès à l’indemnisation et de ses modalités porte toujours la marque d’un état d’esprit peu en rapport avec la réalité du chômage ; pour quelques excès, on donne le sentiment que les demandeurs d’emploi traînent les pieds pour trouver ou accepter un emploi. Et on laisse à penser que la baisse des indemnités a un effet positif sur le niveau de l’emploi ; il vaut mieux, sur ce plan, assumer une logique d’économies budgétaires au lieu d’attendre un effet miracle sur le taux de chômage qu’aucune étude solide ne vérifie.

L’accompagnement renforcé de certaines catégories, si le SPESPEService public de l'emploi est au rendez-vous qui lui est assigné, et la réforme de la formation et de l’apprentissage, si les branches et les Régions s’y retrouvent dans les arbitrages de l’État, ont plus de chances de produire des effets.

Quant au bonus-malus, dont le principe était plutôt bien accueilli par les syndicats, le rabotage effectué par Matignon est impressionnant ; on est bien loin de la promesse de campagne du président de la République avec une réduction drastique du périmètre d’application qui va au demeurant poser quelques problèmes sérieux d’application et, sans doute, nourrir la jurisprudence.

Les actions de lobbying des organisations patronales ont finalement été bien efficaces.

Ce qui semble satisfaire les organisations patronales et, notamment, le Medef…

Étonnant cet acharnement patronal contre le bonus-malus ! Quand notre prix Nobel d’économie, Jean Tirolle, propose l’instauration d’un contrat unique, qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde, il se trouve quelques éminents dirigeants patronaux pour l’approuver. Mais, lorsque le même Jean Tirolle critique les modalités des ruptures conventionnelles et défend le bonus-malus, il est qualifié de doux rêveur et d’universitaire éloigné du terrain. Et, pourtant, ce système existe depuis plus de 80 ans dans un petit pays où l’État ne se fait pas remarquer par sa volonté de brider les entreprises : les États-Unis !

Et, dans la très grande majorité des États américains, il est parfaitement reconnu que ce système a un effet global dissuasif sur les licenciements, mais également sur les entreprises qui abusent du recours aux contrats précaires. Tout ceci n’a pas l’air d’entraver la bonne marche de l’économie américaine.

une partie non négligeable du patronat ne croit plus au paritarisme et préfère laisser la main au gouvernement, surtout s’il est d’essence libéraleCe système aurait d’autant plus mérité d’être plus largement appliqué que, depuis 2008, avec l’apparition de la rupture conventionnelle jusqu’aux Ordonnances et la rupture conventionnelle collective, en passant par certains aspects de la loi Travail, notre Code du Travail a considérablement assoupli les possibilités pour les entreprises de mettre un terme au contrat de travail.

L’autre satisfaction du Medef dans cette réforme de l’assurance chômage, peut-être moins visible et moins explicite, est, sans doute, la mise en cause du paritarisme dans la gestion du système ; une partie non négligeable du patronat ne croit plus au paritarisme et préfère laisser la main au gouvernement, surtout s’il est d’essence libérale.

Peut-on faire un parallèle entre la situation sur l’échiquier politique et celle qui prévaut sur le plan syndical ?

Les choses ne sont pas vraiment comparables. D’abord, même si l’image des syndicats, comme celle des partis politiques, s’est dégradée, leur légitimité s’assoit encore sur une représentativité aux élections professionnelles et un taux d’adhésion bien supérieurs. Ensuite, parce que les syndicats, même en représentant des sensibilités différentes, sont bien plus souvent ensemble dans l’action quotidienne que ne le sont la droite et la gauche sur l’échiquier politique.

Cela étant, le dégagisme qui a bouleversé le paysage politique peut aussi les atteindre s’ils ne se remettent pas en cause. Les Gilets Jaunes, au-delà de leurs contradictions, porteurs à la fois d’aspirations et de revendications respectables et de dérapages inacceptables, représentent une alerte.

L’interpellation est, en tout cas, très forte et peut prendre des formes diverses dans l’entreprise, avec, par exemple, une poussée forte de l’absentéisme dont on voit poindre quelques signes ici et là.

Il peut y avoir également des tentatives de jonction entre certaines organisations syndicales et les forces politiques qui, pour certaines, ont représenté une forme de remise en cause du système politique traditionnel. L’approche de la France Insoumise a pu donner ce sentiment, mais, du côté syndical, et notamment de la CGT, il n’y a pas eu d’ouverture.

On peut aussi s’attendre, du côté du Rassemblement National, à quelques initiatives sur le terrain social, auquel il s’intéresse depuis quelques années. Mais, les deux principales confédérations syndicales, CFDT et CGT, rappellent régulièrement l’hostilité à l’extrême-droite et aux valeurs portées par ce mouvement qui mord, cela étant, sur l’électorat et les sympathisants des organisations syndicales, à l’image de ce qui se passe à l’échelon européen.

Le risque le plus grand, finalement, peut consister surtout en un éparpillement des forces au niveau des entreprises, avec un délitement des forces syndicales et une montée en puissance des candidatures libres, favorisée par une montée de l’abstention, débouchant sur des seconds tours aux élections professionnelles.

Je ne saurais trop recommander au Gouvernement de ne pas accompagner la petite musique que l’on entend ces temps-ci sur de possibles candidatures libres dès le premier tour des élections. Cette aspiration, sur fond de difficultés du mouvement syndical, peut rencontrer un écho dans l’opinion, chez les salariés et, bien entendu, chez les tenants d’un pouvoir patronal absolu. J’espère que certains ne trouveront pas des vertus à cette nouvelle forme de dégagisme qui ferait exploser le cadre syndical traditionnel. Cela aurait des conséquences graves sur l’équilibre global de notre société.

Le clivage, que certains substituent aujourd’hui au traditionnel droite/gauche, entre les progressistes et les populistes, a-t-il du sens pour décrypter la réalité syndicale et analyser les relations sociales ?

Pas plus que le distinguo gauche/droite, ce nouveau découpage n’est utile pour analyser l’évolution du monde syndical. Je partage, d’ailleurs, le sentiment de ceux, qu’ils appartiennent à la droite républicaine ou à la gauche républicaine sur le plan politique, ou au courant réformiste ou au courant protestataire, qui considèrent que la classification qui consiste à opposer les progressistes aux populistes estompe les vrais enjeux.

Si on se situe dans une économie de marché, l’opposition la plus pertinente met plutôt face-à-face les tenants d’une politique libérale, plus ou moins poussée sur le plan économique et social, et les partisans d’une régulation, pour faire face aux désordres du marché. Cette régulation peut s’appuyer sur l’État ou sur la démocratie sociale et le rôle des partenaires sociaux.

Le tempo est plutôt libéral à Matignon et à Bercy et lorsque s’exprime une démarche plus régulationniste, on voit bien que c’est plutôt du côté de l’État que l’on cherche la solution, que du côté des partenaires sociaux.

L’affirmation d’une démocratie sociale pleine et entière, comme celle d’une décentralisation, ou au moins d’une déconcentration de la puissance publique, est bien plus timide.

Il faut souhaiter que la récente crise sociale conduira à quelques inflexions dans ce domaine.

La réponse peut-elle venir de l’Europe ?

L’Europe en panne, incapable de dessiner des perspectives économiques, industrielles, sociales, suffisamment crédibles pour faire face à la puissance des États-Unis et de la Chine, est devenue un facteur parmi d’autres de la montée des populismes et de l’extrême droite. Si on veut qu’elle représente, demain, un facteur d’espérance et un bouclier contre ces dérives, elle doit se transformer en profondeur et initier ce que Joseph Stiglitz, le prix Nobel d’économie américain, appelait, au dernier Congrès de la CESCESConfédération européenne des syndicats, un « Green New Deal ».

Constatant que la politique européenne néolibérale de ces 40 dernières années était un échec, il rappelait le rôle de Roosevelt, à son époque, « pour réduire les inégalités, rééquilibrer le pouvoir des entreprises et celui des salariés, permettre à ces derniers de se regrouper et de s’organiser ». Il insistait, par ailleurs, sur l’insuffisante prise en compte des enjeux environnementaux.

Il manque une dimension sociale à cette Europe et une dimension écologique qui permettaient de lui redonner un sens, une crédibilité et des valeurs communes qu’on a peine à distinguer aujourd’hui.

Si on continue à la laisser glisser vers ce libéralisme débridé, encore bien en cour au niveau de la Commission, la tentation des pouvoirs autoritaires grandira au sein des peuples qui la composent.

La difficulté est de trouver la bonne articulation entre les différents niveaux d’expression des citoyens : l’Europe, l’État, les Régions et les territoires. Le petit jeu qui consiste à affaiblir les uns au détriment des autres n’a pas de sens. Le monde syndical a également son mot à dire sur ces questions, confronté lui aussi de plus en plus souvent à des pouvoirs décisionnaires, anonymes et lointains.

Et il a lui-même l’obligation de bâtir des digues solides mais aussi des solutions concrètes aux niveaux territorial, national, européen et même mondial.

Ce n’est pas le plus simple des défis qui l’attendent.

Pierre Ferracci
Fiche n° 27023, créée le 15/11/17 à 11:34 - MàJ le 12/07/19 à 14:36

Pierre Ferracci

Date de naissance : 11/06/1952

Parcours Depuis Jusqu'à
Label "Campus des métiers et des qualifications"
Président du groupe d'experts constitué pour l'examen des projets Janvier 2018 Aujourd'hui
Janvier 2018 Aujourd'hui
Paris Football Club
Président 2012 Aujourd'hui
2012 Aujourd'hui
Groupe Alpha
Président-fondateur 1983 Aujourd'hui
1983 Aujourd'hui
Conseil national éducation économie (CNEE)
Président (sur nomination du ministre de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche) Août 2014 à Avril 2019
Août 2014 Avril 2019

Fin
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