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« Faire face à la crise de la compétence » (Benoît Serre, ANDRH)

News Tank RH - Paris - Analyse n°317806 - Publié le 12/03/2024 à 16:21
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Benoît Serre - © DR.

La situation budgétaire du pays engage assez logiquement le Gouvernement à chercher des économies partout et aux premières annonces, on constate qu’elles sont essentiellement des économies de fonctionnement. Tout cela pourrait sembler pertinent car après tout, quelles qu’en soient les causes, notre dette comme nos déficits nous engagent. Pour autant, à regarder de plus près les choix opérés, on peut s’étonner de certaines coupes qui relèvent finalement de l’investissement et c’est notamment le cas pour de nombreux éléments en rapport avec la formation professionnelle initiale ou continue.

Une analyse de Benoît Serre Partner & director HR - People strategy @ Boston Consulting Group (BCG) • Vice-président puis vice-président national délégué @ Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH)
, vice-président délégué de l’ANDRH, pour News Tank.


Une crise des compétences plus qu’une crise de l’emploi

Le reste à charge du Compte Personnel de Formation, les économies exigées dans l’Éducation nationale, les projets relatifs à l’assurance chômage, les interrogations sur le maintien des aides à l’alternance et à l’apprentissage pourraient se révéler pertinents sur le plan budgétaire mais fortement risqués stratégiquement sur le moyen terme, a minima. Notre pays est confronté à une crise de la compétence plus qu’à une crise de l’emploi. Sinon, comment expliquer les difficultés de recrutement comparées au nombre toujours très important des demandeurs d’emploi ? L’expliquer par le seul souhait de certains de profiter des conditions actuelles d’assurance chômage est peu crédible.

Nous avons vécu, pendant les derniers 18 mois, une “illusion sociale” »

Cette déconnexion entre emplois proposés et compétences disponibles explique partiellement nos 7,5 % de chômeurs et notre hypersensibilité sur ce sujet aux variations de l’économie. Il suffit d’un ralentissement pour que les entreprises gèlent ou réduisent leurs offres, alors même qu’elles avouent avoir besoin de compétences pour servir de nouveaux métiers comme de nouveaux enjeux. Nous avons vécu, pendant les derniers 18 mois, une « illusion  sociale » puisque le taux de développement des emplois était supérieur à la croissance économique, ce qui se traduit mécaniquement par une baisse de productivité. Nous sommes à la fin de cette phase mathématiquement curieuse. La remontée du chômage, qui inquiète tant un gouvernement engagé sur le plein emploi, n’est que la traduction de cet état de fait qui ne pouvait durer. Il y a bien entendu d’autres raisons géopolitiques et sociales notamment, mais ignorer que notre investissement dans la compétence présente et future constitue une des clés du plein emploi serait dangereux.

30 % des ouvriers de l’industrie à la retraite dans 5 ans

Nous sommes en crise de compétence parce que 30 % des ouvriers de l’industrie seront à la retraite dans cinq ans et que construire des usines est certes de bonne politique, mais à condition de pouvoir trouver les individus pour les faire fonctionner. De même, il nous manque plus de 10 000 ingénieurs par an au regard des besoins sans compter l’inflation attendue dans la recherche de ces profils dans les prochaines années. Enfin, le déploiement exponentiel de l’IA Intelligence artificielle générative et de son impact sur les organisations, les métiers, les modes de production et le management ajoutera encore à la complexité de notre situation car il rend la compétition des compétences encore plus mondiale.

Nous ne devons pas perdre la mondialisation des compétences comme nous avons perdu celle de l’industrie.

C’est pour toutes ces raisons que remettre en cause le soutien à l’alternance et à l’apprentissage pourrait manquer de pertinence. Après avoir déployé une remarquable politique qui nous a permis de tripler, en quelques années, le nombre de bénéficiaires de cet outil incomparable d’acquisition de la compétence et donc de performance comme de pertinence dans un métier, faut-il prendre le risque de casser cette dynamique ? De même, il semble extrêmement risqué de réduire les moyens de l’éducation à l’heure où nous aurions plus que jamais besoin de conduire des approches combinées entre les entreprises et l’enseignement. 

Étendre l’alternance adulte serait une bonne politique

Réduire la durée d’indemnisation des demandeurs d’emploi sans investir massivement dans leur formation et leur adaptation aux compétences recherchées limitera les effets attendus par le Gouvernement sur le plein emploi au nom d’une corrélation établie en effet entre durée d’indemnisation et rapidité de reprise d’un emploi. Certes, la mise en place de France Travail constitue un potentiel atout dans cette crise de la compétence, à condition de lui en donner les moyens et de faire preuve d’innovation dans l’accompagnement des personnes privées d’emploi.

Le taux de transformation en CDD ou CDI est bien plus fort qu’avant »

À ce titre, étendre l’alternance adulte serait de bonne politique dans la mesure où cet outil est un intégrateur reconnu dans l’entreprise. La croissance de l’apprentissage a permis à des PME petites et moyennes entreprises qui y avait peu accès, d’y recourir davantage. Et il est intéressant de constater que le taux de transformation en CDD Contrats à durée déterminée ou CDI Contrat à durée indéterminée est bien plus fort qu’avant. C’est aussi un formidable moyen d’inclusion puisque cela permet l’accès à des études dont le coût direct auparavant pour les familles était rédhibitoire.

Ne pas risquer de perdre la bataille des compétences 

Atteindre le plein emploi est un objectif partagé par tous à n’en pas douter, mais ne pas considérer que c’est l’investissement dans la compétence qui est à la base de cette ambition la mettrait en péril. Il faut saluer le plan France 2030 et la dynamique ainsi créée notamment sur l’innovation, de même que la mise en place de France Travail, la réforme de l’enseignement professionnel initiée par l’ex-ministre Carole Grandjean DGRH @ Groupe Etam
ou encore la possibilité de créer des CFA Centre de formation d’apprentis d’entreprises. Il serait regrettable de mettre en danger cette dynamique stratégique bâtie pour « réarmer nos compétences » selon la formule du moment.

La collaboration renforcée entre enseignement et entreprises est un impératif absolu »

La collaboration renforcée entre enseignement et entreprises est un impératif absolu car ces dernières se débattent dans des transformations de trajectoire comme de métiers de plus en plus rapides et d’ampleur. C’est dans les entreprises que se trouve le réservoir des emplois accessibles à toutes et tous demain. Les plus grandes l’ont bien compris et se dotent de plus en plus de dispositifs de formation puissants qui visent quasiment à la formation initiale pour enfin créer ce continuum indispensable avec la formation continue. Il serait irresponsable d’abandonner à leur sort les PME et les TPE Très petite entreprise qui forment la plus large part de notre tissu économique et donc de nos sources d’emploi. Personne ne conteste le caractère quasi vital de maîtrise de nos finances publiques, mais cela ne peut pas nous faire prendre le risque tout aussi vital de perdre la bataille des compétences largement engagée !

Benoît Serre


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Fiche n° 25040, créée le 29/08/2017 à 12:43 - MàJ le 24/06/2024 à 12:49

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