Dialogue social : « Les effets de postures s’effacent au profit de l’essentiel » (J-C Sciberras)

News Tank RH - Paris - Entretien n°183765 - Publié le 25/05/2020 à 09:00
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©  Seb Lascoux
Jean-Christophe Sciberras - ©  Seb Lascoux

« Une crise, c’est un peu comme une maladie grave, lorsqu’elle survient, on ne s’intéresse plus qu’à l’essentiel, et en matière de dialogue social, je constate que l’on va plus rapidement à l’essentiel. Les effets de postures, les détails, qui parfois envahissent les échanges, s’effacent au profit de cet essentiel », déclare Jean-Christophe Sciberras President @ CFA SACEF • 2 eme adjoint @ Ville de Sevres • Advisor to the AXA Chief Human Ressources Officer @ AXA
, directeur des relations sociales pour l’ensemble du groupe Axa dans le monde et ancien président de l’ANDRH, dans un entretien à News Tank, le 20/05/2020.

« Je ne sais pas encore vraiment si le monde d’après sera si différent, mais la période transitoire pourrait être très longue et il y a des sujets complètement renouvelés, notamment sur les questions d’organisation du travail. Le thème de l’hygiène/santé par exemple, dans le domaine hygiène, sécurité et conditions de travail, devrait connaître un retour en force. »

« L’adoption du télétravail par les dirigeants est une autre nouveauté de cette crise sanitaire. Comme beaucoup de directeurs, je ne télétravaillais que très exceptionnellement. Aujourd’hui tout le monde télétravaille : tous les présidents, tous les CEO Chief Executive Officer travaillent depuis leur domicile. Ce qui ne veut pas dire que le télétravail d’aujourd’hui sera le télétravail standard de demain. »

En revanche, Jean-Christophe Sciberras ne croit pas vraiment au « discours quasi-consensuel » sur une relocalisation massive de la production industrielle « sauf pour les secteurs stratégiques comme la défense nationale et la santé ». Pour lui, « l’enjeu est moins celui d’une dépendance à la Chine que celui d’une dépendance à un fournisseur unique. Le véritable sujet réside dans la diversification des sources d’approvisionnement. Lorsque j’étais DRH chez Renault, la règle, pour la direction des achats, était de ne jamais dépendre à plus de 30 % d’un seul fournisseur. C’est à cela qu’il faut veiller. »


Jean-Christophe Sciberras répond aux questions de News Tank

Que devient le dialogue social en entreprise dans le contexte de la crise du Covid-19 ?

Ce qui est frappant c’est l’importance des évolutions, sur la forme comme sur le fond »

J'échange beaucoup, depuis le début de la crise, avec mes collègues, DRH, directeurs des relations sociales, en France et à l’international et ce qui est frappant c’est l’importance des évolutions, sur la forme comme sur le fond.

Sur la forme, la rapidité de la bascule vers passage massif en télétravail s’est faite rapidement et finalement sans trop de difficultés. C’est encore plus vrai pour le travail avec les IRP Instances Représentatives du Personnel  : il y a encore un an ou deux, lorsque nous proposions une réunion de travail en visioconférence ou une conférence téléphonique, c'était très souvent considéré comme excessif. Aujourd’hui, c’est devenu la norme : les réunions des instances se déroulent à distance, les réunions de négociation sont organisées à distance, les séances des comités européens se tiennent à distance, malgré les difficultés liées aux besoins de traduction à distance.

La nécessité de gérer rapidement le dialogue social dans la crise a accéléré les échanges sur les sujets ayant un impact sur les conditions de travail, sur le temps de travail, sur les congés et les jours de RTT Réduction du temps de travail , auxquels s’ajoutent les questions du chômage partiel et des impacts économiques immédiats et futurs de la crise.

Et quels sont les impacts sur le fond du dialogue social ?

Sur le fond, je constate que l’on va plus rapidement à l’essentiel. Les effets de postures, les détails, qui parfois envahissent les échanges, s’effacent au profit de l’essentiel.

Une crise, c’est un peu comme une maladie grave, lorsqu’elle survient, on ne s’intéresse plus qu’à l’essentiel. C’est également l’un des effets du digital : lors des réunions à distances il est nécessaire d’organiser la prise de parole et il y a moins de digressions. La théâtralisation disparaît tout comme d’autres aspects informels comme le body language, car on utilise moins la vidéo, pour préserver la bande passante. Et en parallèle les contacts bilatéraux formels et informels se poursuivent.

Quelles seront les conséquences de cette crise sur les futurs sujets abordés avec les organisations syndicales ?

Je ne sais pas encore vraiment si le monde d’après sera si différent, mais la période transitoire pourrait être très longue et il y a des sujets complètement renouvelés, notamment sur les questions d’organisation du travail. Le thème de l’hygiène/santé par exemple, dans le domaine hygiène, sécurité et conditions de travail, devrait connaître un retour en force. Avant le Covid-19, l’hygiène était le parent pauvre et nous consacrions 95 % des travaux des anciens CHSCT Comité d’hygiène, de santé et de sécurité au travail ou des CSSCT Commission santé sécurité et conditions de travail à la sécurité.

Demain, l’hygiène va prendre une place majeure avec de nouvelles règles visant à protéger les salariés mais avec nécessairement des contrôles qui poseront des questions de liberté individuelles et de frontière entre vie personnelle et vie professionnelle, des questions liées aux libertés de circulation, y compris pour des motifs privés, ou des questions liées à l’utilisation des transports publics. Se posent déjà tous les sujets liés au traçage des personnes et autres outils de suivi. La question du nettoyage des locaux devient enfin cruciale au point que le secteur de la propreté sera sans doute un secteur qui devrait avoir tiré son épingle du jeu à l’issue de la crise.

Le développement massif du télétravail n’aura-t-il pas des conséquences profondes ?

C’est le bon côté de la crise. L’obligation de déployer massivement le télétravail a permis d’accroître fortement la culture digitale. La période est un « booster » pour l’utilisation des webinaires, du e-learning. Allons-nous poursuivre durablement demain, au moins pendant la phase transitoire, notamment si les règles de distanciation sociales conduisent à adopter durablement le principe d’une équipe A et une équipe B ?

L’adoption du télétravail par les dirigeants est une autre nouveauté de cette crise sanitaire »

L’adoption du télétravail par les dirigeants est une autre nouveauté de cette crise sanitaire. Comme beaucoup de directeurs, je ne télétravaillais que très exceptionnellement. Aujourd’hui tout le monde télétravaille : tous les présidents, tous les CEO Chief Executive Officer travaillent depuis leur domicile. Ce qui ne veut pas dire que le télétravail d’aujourd’hui sera le télétravail standard de demain.

En outre, dans des entreprises parfois devenues opaques, l’entraide individuelle entre collègues était importante et cette dernière disparaît avec le télétravail.

Mais je sais que certaines entreprises réfléchissent déjà à la diminution de leurs charges immobilières grâce à la généralisation du télétravail.

L’un de mes collègues, en poste en Italie chez éditeur informatique mondial, me disait que l’entreprise avait déjà informé ses équipes que le présentiel deviendrait exceptionnel : on ne viendrait au bureau que pour les seules réunions où le présentiel est nécessaire. Cela me paraît assez excessif mais cela permet de réfléchir aux équilibres de demain.

Mais ce télétravail massif ne pose-t-il pas des questions en matière de mesure de la charge de travail ?

Comment mesurer la charge de travail en situation de télétravail ? C’est une question posée, notamment par les syndicats. La crise accentue la problématique, car il y a un risque de surinvestissement, parfois par crainte de perdre son emploi.

Par ailleurs, une réunion digitalisée demande une attention très supérieure à celle de la réunion présentielle, ce qui signifie une tension supérieure, en particulier lorsqu’il s’agit d’une réunion dans une langue étrangère. C’est la tension de l’attention. Or ça devient le standard. Dans une réunion physique, l’interaction entre les participants donne de l’énergie ; l’énergie diffusée est bien moindre lors d’une réunion à distance.

N’y a-t-il pas des enjeux de négociation différents entre les entreprises qui recourent massivement au télétravail et au chômage partiel et celles où la production reste intense voire en tension ?

Effectivement, j’échangeais, il y a peu, avec un collègue DRH Europe d’un laboratoire pharmaceutique : dans son cas les sujets de négociation sont différents avec des questions qui vont de la mise en sécurité des salariés, à la reconnaissance financière de ce travail et de cet engagement dans un contexte particulier en passant par l’exercice du droit de retrait. J’ai en tête un grand groupe de la métallurgie qui n’est pas parvenu à faire retravailler une ou deux de ses usines en France, du fait d’un droit de retrait collectif qui ne dit pas son nom.

Quelle est la situation au sein du groupe Axa dont vous dirigez les relations sociales à l’échelle mondiale ?

Le groupe AXA a officiellement annoncé dès le début de la crise sanitaire, qu’il n’y aurait pas d’effet sur l’emploi pendant la phase de confinement. Nous avons pris une série d’engagements comme le fait de ne pas recourir au chômage partiel, ni au bénéfice du report de charges, d’abord parce que 95 % de nos collaborateurs sont en télétravail et le télétravail est sans effet négatif sur l’activité. D’autre part, un grand groupe solide comme Axa n’a pas vocation à aller « faire les poches » de l’État et nous considérons plutôt que nous avons surtout à jouer un rôle en termes de solidarité.

La FFA a annoncé qu’elle apportera 400 millions d’euros au fonds de solidarité mis en place par le gouvernement et Axa est aujourd’hui le premier assureur contributeur à ce financement. Nous finançons la recherche sur les maladies infectieuses, dont le Covid-19, via le fonds Axa pour la recherche. Nous finançons des masques pour les soignants et nous finançons également le Task Force Covid-19 de l’institut Pasteur etc.

La crise du Covid-19 ne réinterroge-t-elle pas le rôle de l’entreprise vis-à-vis de la société ?

Une entreprise ne devient pas sociétale du jour au lendemain (…) l’entreprise doit avoir ça dans son ADN, »

Ce type d’engagement ne s’improvise pas. Une entreprise ne devient pas sociétale du jour au lendemain. Pour répondre à ces besoins sociétaux, l’entreprise doit avoir ça dans son ADN, en fonctionnement normal. Par exemple, le soutien à la recherche médicale ne s’improvise pas. Il faut des liens de long-terme avec des centres de recherche. En revanche, la crise du Covid-19 rend complètement évidente l’action pour la société et cette action est bien plus rapide lorsque l’entreprise a cette habitude. La crise met à nu les entreprises, comme elle met à nu les individus.

Chez Axa, nous avons également mis en place des mesures de trésorerie pour aider nos fournisseurs et nos agents, c’est-à-dire notre réseau commercial étendu. Nous avons fait la chasse aux factures ‘en attente’ en interne pour que tous nos fournisseurs soient payés rapidement.

La question d’une relocalisation massive d’activités industrielles est régulièrement évoquée pour la sortie de crise. Qu’en pensez-vous ?

Je constate un discours quasi-consensuel sur le sujet, mais je n’y crois pas vraiment, sauf pour les secteurs stratégiques comme la défense nationale et la santé..

L’enjeu est moins celui d’une dépendance à la Chine que celui d’une dépendance à un fournisseur unique. Le véritable sujet réside dans la diversification des sources d’approvisionnement.

Lorsque j’étais DRH chez Renault, la règle, pour la direction des achats, était de ne jamais dépendre à plus de 30 % d’un seul fournisseur. C’est à cela qu’il faut veiller.

Jean-Christophe Sciberras


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Parcours

AXA
Advisor to the AXA Chief Human Ressources Officer
Ville de Sevres
2 eme adjoint
AXA
Head of AXA Group Employee Relations
CFA SACEF
President
Solvay
Senior vice-president, Head of human ressources France, Head of industrial relations
Rhodia
Head of Human ressources France, Business unit and Industrial Relations
Groupe Renault
Head of human ressources for research and design sites France
Groupe Renault
Head of legal and Human ressources, Mercosur
Renault
Chef département des relations sociales
Tribunal administratif de Versailles
Conseiller de tribunal administratif
MINISTERE du travail
Inspecteur du travail
Poste d’expansion economique d’Atlanta (USA)
Adjoint à l’attache commercial de France

Établissement & diplôme

Université Paris Nanterre
Master 2 Droit du Travail
Université Paris 2 - Panthéon-Assas
Maîtrise en Droit public

Fiche n° 24553, créée le 28/07/2017 à 12:32 - MàJ le 27/11/2020 à 18:28

AXA

• Se revendique comme le leader mondial de l’assurance et de la gestion d’actifs
Effectif : 166 000 collaborateurs dans 57 pays
• Chiffre d’affaires 2020 : 25,06 Md€ en France et 96,7 Md€ dans le monde
Directeur général  : Thomas Buberl
DRH Groupe  : Karima Slvent
• DRH France : Diane Deperrois
• Contact  : Julien Parot, responsable presse
• Tél. : 01 40 75 56 48


Catégorie : Grandes Entreprises Privées


Adresse du siège

25, avenue Matignon
75008 Paris France


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Fiche n° 5915, créée le 11/10/2017 à 03:43 - MàJ le 21/05/2021 à 17:25


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