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« Entendre son activité qualifiée de non essentielle a un effet désastreux sur un patron » (M. Binnié)

Paris - Publié le mercredi 9 décembre 2020 à 18 h 47 - n° 200201 « L’emploi par les pouvoirs publics des expressions “activités essentielles” et “activités non essentielles” a été très mal accueilli par ceux qui entrent dans cette deuxième catégorie. On perçoit même des tensions entre les commerçants, entre ceux qui sont considérés comme étant “essentiels” à la vie quotidienne des Français et ceux qui ne le sont pas. De plus, ce n’est pas parce qu’un commerçant est considéré comme essentiel et ouvert qu’il a de la clientèle… », déclare Marc Binnié, fondateur d’ApesaApesa, le dispositif national d’aide psychologique pour les entrepreneurs en souffrance aiguë, le 09/12/2020 dans un entretien avec News Tank.

Derrière le numéro vert 0 805 65 50 50 mis en place lors du premier confinement pour apporter une première écoute et un soutien psychologique aux chefs d’entreprise en détresse, il y a l'équipe de « sentinelles » et de psychologues du réseau Apesa. Le ministère de l'Économie, des Finances et de la RelanceMinistère de l'Économie, des Finances et de la Relance qui a mis en place ce numéro vert, en s’appuyant sur l’action d’Apesa l’a prolongé de six mois supplémentaires, avec le soutien d’Harmonie Mutuelle, de CCI FranceCCI France, de CMA FranceCMA France et de la Banque Thémis, qui accompagne les entreprises en difficulté.
Marc Binnié - © D.R.
Marc Binnié - © D.R.

Marc Binnié, fondateur d’Apesa, répond à News Tank

Enregistrez-vous une augmentation d’appels depuis la mise en place du deuxième confinement ?

Trois ou quatre jours d'erreurs d'aiguillage vers le numéro vertJusqu'à la mi-novembre, nous avons noté une augmentation sensible du nombre des appels au numéro vert (0 805 65 50 50). Mais parmi ces appels, il faut faire un tri car la communication de Pôle emploi, des UrssafUrssafUnions de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales et d’autres structures ont orienté un peu tout le monde vers le numéro Apesa qui sert malheureusement de « couteau suisse » des numéros verts. Nous recevons des appels de dirigeants qui sont à la recherche d’informations sur le PGEPGEPrêt garanti par l'État, sur les aides publiques diverses et qui n’ont pas besoin d’un soutien psychologique. Ils se retrouvent avec un psychologue au téléphone et certains ont l’impression que, puisqu’on a rien à leur proposer, on les met entre les mains d’un psychologue. Heureusement, après trois ou quatre jours d’erreurs d’aiguillage de ce type, nous avons reçu beaucoup moins d’appels. Mais cela ne signifie pas qu’il y a moins de souffrance.

Chaque jour apporte son lot de nouveautés. Alors que les commerçants peuvent à nouveau accueillir leurs clients depuis le 28/11, week-ends compris, les restaurants eux ne pourront rouvrir leurs portes qu'à partir du 20/01/2021. Nous enregistrons une hausse d’appels de leur part.

Vous dénoncez l’usage des expressions « activités essentielles » et « activités non essentielles ». Pourquoi ?

On peut être très maladroit en croyant bien faireL’emploi par les pouvoirs publics des expressions « activités essentielles » et « activités non essentielles » a été très mal accueilli par ceux qui entrent dans cette deuxième catégorie. On perçoit même des tensions entre les commerçants, entre ceux qui sont considérés comme étant « essentiels » à la vie quotidienne des Français et ceux qui ne le sont pas. De plus, ce n’est pas parce qu’un commerçant est considéré comme essentiel et ouvert qu’il a de la clientèle… Le plus difficile pour ces derniers, c’est qu’ils risquent de moins intéresser que les commerçants qui sont obligés de rester fermer. Il faut faire attention aux mots que l’on emploie en cette période compliquée. On peut être très maladroit en croyant bien faire.

Quels professionnels vous appellent le plus ?

Avant la réouverture des commerces le 28/11/2020, nous avions des commerçants dont l’activité était déclarée non essentielle. On avait peu de boulangers, mais beaucoup de fleuristes, des coiffeurs, des plombiers, des artisans maçons. Mais le fait qu’un professionnel de ces secteurs appelle ne signifie pas que toute la profession est en souffrance. La vocation d’Apesa, est d'être capable de prendre en charge un dirigeant qui va mal même si son secteur se porte globalement bien. C’est l’individu qui nous intéresse.

Le Gouvernement prend de nombreuses mesures économiques pendant cette crise mais prendre en compte l’aspect psychologique des conséquences d’une crise sur des professionnels est assez nouveau de la part de l’exécutif.

Avant l'épidémie de Covid-19, vous rencontriez des dirigeants qui pouvaient être en partie responsables de la perte de leur entreprise. Là, c’est à cause d’un virus que leur activité s’effondre. Leur souffrance ne s’en trouve-t-elle pas accrue ?

Ne vous jugez pas plus durement que ne le ferait un tribunalEn effet, en temps « normal », lorsqu’un dirigeant échoue, il doit penser qu’il n’y est pas complètement pour rien. C’est une des premières choses que je dis à un dirigeant : « Ne vous jugez pas plus durement que ne le ferait un tribunal. » Abandonnez cette culpabilité permanente qui vous enferme. Dans cette période où la paralysie de l’activité est un phénomène extérieur, beaucoup de chefs d’entreprise ne sont pas dans cette culpabilisation. En revanche, il sont bloqués dans le présent et ils sont dans l’incapacité de se projeter. Quand on sait la place que prend l’entreprise dans la vie d’un dirigeant, que celui-ci ne peut plus se projeter et qu’il n’a plus rien à faire, il a de quoi être désespéré. S’ajoute à cela le fait que personne n’a de visibilité sur l’avenir. Quand ce virus va-t-il disparaître ? Y aura-t-il de nouvelles reprises de l'épidémie et de nouveaux confinements ?

Ce traitement de masse et global va un jour s'arrêter et les chefs d'entreprise vont devoir eux-mêmes faire face à leurs difficultésIl faut apprendre à vivre au jour le jour avec cette épidémie. Cela fait des générations que nous n’avions pas connu une telle peur en l’avenir. Pour le moment, il y a de l’argent frais qui arrive, des cotisations qui ne sont pas appelées pour aider les entreprises. Mais cela ne va pas durer. Ce traitement de masse et global va un jour s’arrêter et les chefs d’entreprise vont devoir eux-mêmes faire face à leurs difficultés. C’est aujourd’hui que l’on doit essayer de leur expliquer quelle procédure ils pourront mettre en oeuvre s’ils rencontrent des difficultés. Des procédures qui sont toujours aussi mal connues : les procédures de conciliation, de sauvegarde, de redressement, etc., qui sont faites pour traverser des périodes difficiles. Si on pense qu’il n’y a rien à faire, le jour où cela arrive, le dirigeant non préparé a un choc psychologique.

La Banque Thémis a rejoint l'équipe de partenaires qui soutient le numéro vert Apesa. Attendez-vous l’arrivée d’autres entreprises ?

Lorsque la cathédrale Notre-Dame à brulé, on a vu de grands groupes se mobiliserPas encore mais je leur lance un appel ! Lorsque la cathédrale Notre-Dame à brulé, on a vu un certain nombre de très grands groupes répondre à un appel pour sa reconstruction. Quand un entrepreneur est en grande souffrance, c’est un peu une chapelle de province qui brûle et qui mérite qu’on lui accorde de l’attention. Ce serait bien que les grandes entreprises qui ont été très solidaires au moment de la destruction d’un chef-d’œuvre de notre patrimoine historique fassent la même chose pour leurs pairs en souffrance.

Récemment nous avons conclu un partenariat avec le réseau d’experts comptables Walter France dont on va former tous les collaborateurs qui vont devenir des sentinelles d’Apesa. Lorsqu’ils seront confrontés à des clients au bout du rouleau, avec des idées noires, ils prendront en charge le coût d’intervention des psychologues. 

Que peuvent faire les grands dirigeants pour aider les patrons de PME en souffrance ?

La plupart des consultations se font par téléphone, une grande entreprise de téléphonie pourrait, par exemple, associer son image à l’action d’Apesa. Il faut aussi communiquer sur le fait qu’il y a des entreprises et des entrepreneurs, et que ce n’est pas la même chose. 

La prise en charge de trois consultations s'élève à 150 eurosLes grands groupes peuvent aussi apporter une contribution pour financer les honoraires versés aux psychologues qui prennent en charge les dirigeants en souffrance. Ce n’est pas ruineux : la prise en charge de trois consultations s'élève à 150 euros. Ce ne sont que trois consultations mais lorsqu’on écoute les témoignages des dirigeants qui en ont bénéficié, c’est ce qui leur a sauvé la vie. Cette aide a un peu le même effet qu’un défibrillateur cardiaque. C’est un défibrillateur psychique qui ne règle pas tous les problèmes, mais qui montre au dirigeant désespéré qu’il compte encore pour quelqu’un. Peut-être que leur activité n’est pas essentielle mais eux, ils le sont…

Quand avez-vous rencontré les équipes de Bercy pour créer le n° vert ?

Apesa fonctionne avec des "sentinelles" et avec un réseau de psychologuesEn pleine crise sanitaire, fin mars 2020, le ministère a fait appel à Apesa mais nous nous étions déjà rencontrés avant sans que cela puisse aboutir. Il nous a demandé de relever ce défi d’un numéro vert. Nous l’avons mis en service le 27/04/2020. En dehors d’une période de crise comme celle que nous vivons, Apesa fonctionne avec des « sentinelles », c’est-à-dire des personnes qui rencontrent des dirigeants en difficulté, et avec un réseau de psychologues qui prennent en charge ces personnes. Quand le ministère de l'Économie nous a demandé de créer ce numéro vert, nous avons interrogé les 1.200 psychologues du réseau Apesa pour savoir qui acceptait de répondre en urgence aux personnes qui pouvaient se manifester en cette période de crise. 400 ont répondu et on a créé avec eux ce numéro vert (0 805 65 50 50).

Derrière le numéro d’Apesa, il y a un psychologue formé qui répond, qui est spécialisé dans la prise en charge de la souffrance aigüe et des pulsions suicidaires. En fonction de cet échange, les psychologues d’astreinte prennent contact avec un autre psychologue qui va prendre en charge la personne. Ce qui a été mis en place avec le ministère de l'Économie, le réseau des CCI, le réseau des CMA, avec le soutien d’Harmonie Mutuelle et désormais de la Banque Thémis, c’est la proposition à la personne de trois entretiens avec un psychologue.

Pour des personnes « au bout du rouleau », est-ce suffisant ?

Le début d'un processus qui peut sauver une vieC’est mieux que rien. C’est surtout le début d’un processus qui peut sauver une vie. À l’ouverture du numéro vert, la situation était tellement grave que certains psychologues nous ont dit que des entrepreneurs avaient été hospitalisés. D’autres ont des idées noires et parlent clairement de suicide. On voit donc combien il est important de pouvoir se confier à des professionnels qui vont évaluer rapidement le niveau de souffrance et qui connaissent les limites de leur intervention.

La communication publique qui est faite sur le numéro vert est aussi entendue par l’entourage du dirigeant, notamment le conjoint, les amis proches qui doivent inciter le chef d’entreprise à appeler et à demander de l’aide, ce qui n’est pas une démarche naturelle pour un entrepreneur.

Marc Binnié
Fiche n° 39176, créée le 09/04/20 à 14:47 - MàJ le 10/04/20 à 18:26

Marc Binnié



Parcours Depuis Jusqu'à
Apesa
Cofondateur et co-président 2013 Aujourd'hui
2013 Aujourd'hui
Tribunal de commerce de Saintes (Charente-Maritime)
Greffier 1994 Aujourd'hui
1994 Aujourd'hui
Chargé de cours
Université de La Rochelle 1993 Aujourd'hui
1993 Aujourd'hui

Apesa
Fiche n° 9787, créée le 09/04/20 à 02:55 - MàJ le 09/04/20 à 15:12

Apesa

Apesa France est le réseau des associations Apesa pour « Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance Aiguë » dont la mission est d’aider les dirigeants en souffrance psychologique en raison des difficultés que traverse leur entreprise.
Créé en 2013 par Marc Binnié, greffier au Tribunal de commerce de Saintes (Charente-Maritime) et Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien, les actuels co-dirigeants du réseau.
• Depuis sa création, le réseau qui réunit près de 400 praticiens, spécialisés dans les addictions, la prévention du suicide et la médiation familiale, a aidé "plus de 500 chefs d’entreprises : des patrons de PME du BTP, des artisans, des femmes dirigeantes seules avec enfants, des pharmaciens, des boulangers…
Contact : Marc Binnié, mbinnie@tcsaintes.com
Tél : 05 46 93 30 67



Apesa
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