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Économie : croissance ou pas croissance ? (Hubert Landier)

Paris - Publié le mardi 3 septembre 2019 à 18 h 59 - n° 155197 Est-il pertinent de chercher à évaluer ce qui appartient peut-être déjà au passé ?

La vie des sociétés développées est largement fondée sur une quête du Graal qui se mesure par le taux de croissance. Le taux de croissance représente la promesse d’une prospérité accrue, d’une augmentation du pouvoir d’achat, d’une progression de l’emploi, et constitue par conséquent l’objectif que se donnent les pouvoirs publics, donc le critère de leur réussite ou non.

L’impératif de la croissance, voici quelques années encore, allait de soi. Il eût semblé déraisonnable de le mettre en cause. Il n’en va plus de même aujourd’hui. D’abord se pose la question de sa mesure, qui est loin d’aller de soi et qui constitue le résultat de conventions qui date du milieu du siècle dernier. Plus grave : certains auteurs en mettent en doute non seulement la pertinence en tant que but à poursuivre, mais également sa possibilité.

Pour les entreprises, il s’agit là d’un vrai problème. Leur propre développement, leur avenir, en dépend. Leur faut-il rechercher de nouvelles opportunités de développement ou s’adapter à un contexte qui n’est plus celui des « trente glorieuses » ?

Une analyse de Hubert LandierHubert Landier pour News Tank.

Le problème de la mesure de la croissance

Ce n’est qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale que la croissance est devenue l’objectif économique central tel qu’il est considéré aujourd’hui par les pouvoirs publics et par les médias.

Elle n’allait pas de soi pour les économistes classiques du XIXe siècle, qui étaient plutôt à la recherche d’un équilibre économique stable. Si elle s’est ainsi imposée, c’est parce que la France et le monde sortaient d’une période de guerre qui exigeait un effort énorme de reconstruction. Il s’en est suivi trois décennies de croissance forte, avec l’amélioration des conditions de vie qui s’ensuivait. C’est ainsi que le monde développé est entré dans ce que l’on a appelé la « société de consommation ».

Parallèlement, il a fallu se donner les moyens statistiques de mesurer cette fameuse croissance. D’où la mise au point des instruments de la comptabilité nationale. Or, leur pertinence par rapport à la réalité est loin d’aller de soi. En effet, les « agrégats économiques » constituent des constructions intellectuelles fondées sur un certain nombre de conventions que l’on  a tendance à oublier.

  • Ainsi, la croissance vise à mesurer l’évolution du PNB, ce qui nécessite en particulier de prendre en compte les éléments suivants :
    • La hausse des prix à la consommation, qui se fonde sur un indice extrêmement complexe, tenant compte d’une estimation de la composition du « panier de la ménagère », de l’évolution de la nature des produits mis en vente et de la part représentée dans le budget des ménages par les dépenses liées au logement ;
    • La nécessité, à côté de l’évolution de la production marchande, de tenir compte des services rendus par les services publics non marchands, dont l’importance est de plus en plus considérable et dont la valeur, faute de mieux,  est estimée d’après leur prix de revient ;
    • L’absence d’une prise en compte, en contrepartie de la production telle qu’elle est comptabilisée, de la valeur des biens prélevés sur le patrimoine naturel non renouvelable, des dégâts provoqués par les activités économiques et, d’une façon plus générale, par les comportements humains qu’elles engendrent.

L’instrument statistique forgé, voici quelque soixante-dix ans est-il adapté à la situation actuelle ? Il est permis d’en discuter. En particulier, les taux de croissance très faibles aujourd’hui enregistrés sont très probablement inférieurs à la marge d’erreur telle qu’elle résulte, en particulier, des conventions rappelées ci-dessus : calcul de la hausse des prix, évaluation de la valeur des services non marchands,  absence de prise en compte des matières non renouvelables consommées (métaux et sources énergétiques, notamment) ou dégâts infligés à l’environnement naturel.

Il se pourrait ainsi que la faible croissance mise en avant dans le discours officiel dissimule en réalité une décroissance, c’est-à-dire un appauvrissement de la communauté nationale et une baisse du pouvoir d’achat. Une telle évolution se trouverait ainsi masquée par le « fétichisme » d’indicateurs économiques dont les limites ont été oubliées, à la seule exception des statisticiens dont c’est le métier de les calculer.

La croissance économique est-elle souhaitable et possible ?

Compte tenu de ce qui précède, le caractère souhaitable et possible de la croissance économique ne va pas de soi. Bien entendu, il ne s’agit pas d’imaginer une « décroissance » qui nous ramènerait au mode de vie du XIXe siècle. La double question posée est de savoir si elle se confond avec le « bien vivre » tel que l’imaginait Aristote et si elle peut se poursuivre à l’infini.

La croissance économique serait bien entendu souhaitable dans la mesure où elle conditionne la qualité des services liés à la santé et à l’éducation. Mais elle ne saurait toutefois s’identifier purement et simplement au bonheur. Elle tend en effet à susciter du stress, de l’incertitude de l’avenir, un mode de vie qui n’est pas toujours celui qui aurait été souhaité et une augmentation importante des inégalités de revenus et des patrimoines. D’où il résulte que les enquêtes d’opinion visant à évaluer l’évolution du « bonheur national brut » dans différents pays laissent apparaître que celui-ci a décroché par rapport à la croissance économique, telle qu’elle est statistiquement évaluée.

Celle-ci, en effet, ne tient pas compte d’un certain nombre d’attentes qui tendent à s’exprimer davantage, dès lors que les besoins primaires sont désormais satisfaits.

  • Ainsi par exemple  :
    • La possibilité de développer des relations familiales et des liens sociaux enrichissants,
    • Celle d’orienter son existence, et notamment son existence professionnelle, comme on le souhaite et non telle qu’elle nous est imposée,
    • L’existence d’un sentiment de sécurité suffisante face aux aléas de l’existence et d’une possibilité de rebondir en cas d’échec ou d’accident,
    • La possibilité de « jouir de la vie » indépendamment des modèles imposés par la « société de consommation ».

Ce questionnement rejoint celui qui porte sur la possibilité même de la croissance, au moins telle que celle-ci a été conçue au cours de ces dernières décennies. La consommation mondiale, et singulièrement celle des pays riches, excède largement les possibilités offertes par son substrat terrestre ; elle conduit à une raréfaction des ressources minérales qui lui sont nécessaires et au développement de pollutions de toutes sortes ; elle provoque les désordres climatiques que l’on sait.

  • Un changement de cap ou une inflexion apparaissent donc aujourd’hui comme indispensables :
    • Les partisans d’une inflexion évoquent ainsi les mérites d’une « croissance durable », moins gourmande en entrants et en énergie et plus respectueuse de l’environnement ; il s’agirait ainsi d’une croissance plus « sobre », ce qui exigerait une certaine discipline de la population (par exemple en termes de tri sélectif ou de limitation des gaspillages) et une évolution des modes de vie dans le sens d’une plus grande frugalité.
      Il s’agit du modèle tel qu’il inspire les pouvoirs publics et les grandes entreprises, qui mettent volontiers en avant les progrès réalisés en matière énergétique ou dans le traitement des déchets.
    • Les partisans d’un changement de cap craignent toutefois qu’un tel effort soit insuffisant à nous préserver des « dégâts du progrès » et qu’il ne soit le masque visant à maintenir aussi longtemps que possible le statu quo sur lequel reposent le pouvoir des uns et les bénéfices des autres. Il conviendrait ainsi de se défier de démarches à l’apparence vertueuse mais qui se limiteraient à de la communication auto-justificatrice. Un changement plus fondamental serait ainsi nécessaire, qui bouleverserait nombre de certitudes, et même notre vision du monde dans son ensemble, ceci sur une période de temps plus ou moins rapprochée.

L’avenir des grandes entreprises en question

L’invention des taux d’intérêt négatifs est lourde de signification. Si les banques entendent payer afin de placer leur argent, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de projets d’investissement. Et s’il y a insuffisance de projets d’investissements, c’est que la croissance est en panne.

Toute la question est alors de savoir s’il s’agit d’un « trou d’air » ou d’une tendance longue. Les pouvoirs publics parient bien entendu sur l’hypothèse du « trou d’air ». Reste à savoir s’il s’agit là d’une hypothèse réaliste. Ce n’est pas seulement l’investissement qui est en panne, mais également la consommation des ménages, comme si ceux-ci n’avaient pas les moyens de dépenser davantage malgré la hausse supposée de leur pouvoir d’achat, ou comme s’ils se détournaient des biens matériels pour s’intéresser à autre chose.

C’est tout l’avenir des grandes entreprises, et notamment des grandes entreprises industrielles, qui se trouve ainsi en question. Après tout, il n’est peut-être pas besoin de multinationales pour produire des yaourts et les vendre sur les marchés.

  • De là pour elles deux nécessités stratégiques :
    • Améliorer leur image au regard de ce que la population attend d’elles en termes de contribution au « développement durable » ou de lutte contre la détérioration accélérée de la planète,
    • Trouver de nouvelles pistes de développement, éventuellement par intégration des obligations nouvelles qui leur incombent en termes de RSE.

Il s’agit là de stratégies de survie au moins autant que de développement.

  • Reste à savoir si elles seront suffisantes. Or, la réponse à cette question est loin d’aller de soi :
    • L’activité de certaines d’entre elles risque de les conduire à la disparition ou tout au moins à leur marginalisation à terme ; il leur faut donc d’urgence migrer vers d’autres activités correspondant à leurs compétences,
    • Leur gigantisme peut constituer un obstacle à leur survie, ce qui pourrait les conduire à une division en de multiples entités indépendantes,
    • Leur organisation  centralisée devra laisser place à une organisation en réseau, « au plus près du terrain ».

En face des activités venues de ce qui apparaîtra comme l’ancien monde industriel se développeront sans doute de nouvelles activités, selon des formes et des modes de fonctionnement qui restent largement à inventer dans la mesure où elles seront fondées sur des valeurs culturelles qui ne seront pas celles d’aujourd’hui.

Entre manœuvres plus ou moins spectaculaires visant à retarder ce qui est inévitable et initiatives - souvent locales et discrètes - réellement porteuses d’avenir, le monde semble ainsi imperceptiblement évoluer au-delà des normes d’évaluation qui avaient été conçues dans un contexte différent. Le fétichisme du taux de croissance, tel qu’il inspire encore les pouvoirs publics, serait alors une rémanence d’un passé révolu.

Hubert Landier
Fiche n° 31486, créée le 23/06/18 à 15:53 - MàJ le 23/04/19 à 17:29

Hubert Landier



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2014 Aujourd'hui
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Professeur associé 2015
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Êtablissement & diplôme Année(s)
Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne / IAE Paris
Docteur en sciences économiques 1974
1974

Fin
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