Seniors : de victime à coupable (Benoît Serre, Cercle Humania)

News Tank RH - Paris - Analyse n°452398 - Publié le
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Un retournement du discours sur l’emploi des seniors se profile après plusieurs années de mobilisation des entreprises, des pouvoirs publics et des partenaires sociaux sur ce sujet. Pourtant, au 1er trimestre 2026, le taux d’emploi des 60-64 ans atteint son plus haut niveau depuis 1975. Mais le débat budgétaire au Parlement et les propositions des candidats à la présidentielle font resurgir un « senior bashing » comme l’illustrent la limitation du cumul emploi-retraite ou les propositions de désindexation des retraites sur fond de remontée du chômage des jeunes. Il faut, au contraire, privilégier des solutions alternatives tel le temps partiel senior, plutôt qu’un arbitrage budgétaire entre générations.

Une analyse de Benoît Serre Co-président @ Cercle Humania • Partner & director HR - People strategy @ Boston Consulting Group (BCG)
, coprésident du Cercle Humania


Depuis 2018, grâce aux actions des uns et des autres, notre pays semblait enfin admettre que la question de l’emploi des seniors devait être traitée avec sérieux d’autant plus que nous étions à l’époque le plus mauvais élève de l’Europe. La mobilisation des entreprises d’abord et des initiatives gouvernementales - dont le plan efficace d’Astrid Panosyan Bouvet - sont venues corriger cette anomalie pour nous remettre dans des taux plus conformes à la moyenne. Ces mesures reconnaissaient en creux que devait être mis fin à une discrimination à l’emploi comme à l’embauche réelle et aussi grave que les autres.

Enquête après enquête et quel que soit le commanditaire, l’emploi des seniors devenait enfin un enjeu national et les différentes évolutions législatives le prenaient en considération, ce qui n’était pas le cas auparavant sauf pour les dispositions facilitant leur départ. On a pu croire un moment d’ailleurs que la certitude culturelle qu’après 60 ans, l’emploi n’est quasiment plus accessible s’amenuisait.

On observe une sorte de « senior bashing » en voulant désindexer ou réduire les retraites mais surtout en arborant un discours dévastateur 

Enfin, selon les obédiences politiques, la nécessité budgétaire de travailler plus longtemps a conduit à des réflexions plus affinées sur « comment travailler plus longtemps et non pas uniquement « combien travailler plus longtemps ».

Toutes celles et tous ceux qui ont défendu cette mobilisation en faveur de l’emploi des seniors, bien que conscient que le chemin était encore long, pouvait donc à juste titre estimer qu’il y a avait eu des progrès tant du côté des pouvoirs publics, que des entreprises ou des partenaires sociaux.

Pourtant, les premiers éléments du débat budgétaire au Parlement ainsi que les propositions des candidats à la présidentielle qui fusent de toutes parts montrent bien que de victime, les seniors pourraient rapidement devenir des coupables…

On observe une sorte de « senior bashing » en voulant désindexer ou réduire les retraites mais surtout en arborant un discours dévastateur 

D’ores et déjà, trois décisions récentes semblent aller dans ce sens malgré l’excellente initiative de France Travail avec son programme BOOST. En quelques mois, les efforts fournis pour enfin sortir de ce système absurde et socialement dévastateur qui voulait qu’à partir d’un certain âge, l’enjeu ne soit plus de travailler et de se développer mais juste de durer, se sont évanouis du fait même de ces décisions.

Tout d’abord le cumul emploi retraite unanimement salué comme une mesure efficace, répondant à un enjeu central de solution alternative pour les fins de carrières, vient d’être quasiment sabordé. Alors que ce dispositif permettait justement de conserver des seniors en activité en créant des conditions adaptées à notre situation économique et de chômage encore élevé, une réforme est venue en limiter considérablement les effets quitte à enfermer à nouveau l’emploi dans une logique de plus en plus dépassé « en avoir un ou ne pas en avoir ».

L’argument budgétaire est peu opérant mais surtout à l’heure où certains engagent à travailler plus longtemps, réduire ainsi un champ des possibles semble pour le moins à contre-courant qui poussera de fait ceux qui sont concernés… à prendre leur retraite ou à chercher des moyens de bénéficier de la solidarité nationale, ce qui coûtera encore plus cher. De plus, pour nombre d’entreprises, cette solution cumul emploi retraite permettait de conserver des savoirs en se donnant le temps de les transmettre tout en offrant à leur détenteur une voie progressive de sortie bénéfique pour tout le monde.

On a pu croire un moment d’ailleurs que la certitude culturelle qu’après 60 ans, l’emploi n’est quasiment plus accessible s’amenuisait

Une autre décision est venue remettre en cause la spécificité seniors de nos politiques d’emploi : la réforme de l’assurance chômage et spécifiquement celle des durées d’indemnités suite à une rupture conventionnelle individuelle. Dans une logique contestable, si tant est qu’elle soit justifiable, les seniors se retrouvent être les premières victimes de cette mesure qui limite le temps d’indemnisation en le passant de 27 mois à 20,5 mois avec possibilité d’aménagement au cas où… À l’heure où l’IA Intelligence artificielle bouleverse les compétences et les organisations du travail, cette mesure semble engager les seniors comme les entreprises à finalement rechercher des causes potentiellement conflictuelles de licenciement individuel ou des moyens de licenciement collectif pour que les « victimes » soient mieux protégées.

On a pu croire un moment d’ailleurs que la certitude culturelle qu’après 60 ans, l’emploi n’est quasiment plus accessible s’amenuisait

Les ruptures conventionnelles coûtent cher, c’est un fait. Elles connaissent des cas d’abus, c’en est un autre. Pour autant, pourquoi légiférer sur ces bases alors même que les transformations du travail fragilisent certains seniors en interne mais surtout réduit encore un peu plus leur chance de retrouver un emploi après 60 ans comme le montrent les chiffres. Cette mesure validée par une partie de partenaires sociaux et votée par le Parlement se trouve applicable au moment où le chômage remonte. Cela va donc à l’encontre de ce qui avait justifié la précédente réforme de l’assurance chômage fondée sur l’adaptation des régimes à la réalité économique. Le résultat sera doublement négatif pour les finances publiques : la recherche du licenciement multipliera les conflits individuels au sein des entreprises, ce qui n’est jamais bon pour leur activité. La capacité à retrouver un emploi rapidement après une procédure toujours aussi longue - surtout en cas de saisine des prud’hommes - sera encore plus réduite.

Mais au-delà de cela, le discours qui oppose les seniors aux jeunes ne conduit pas à constater une amélioration sur le front de l’emploi des jeunes qui retrouvent des niveaux préoccupants. Une fois de plus, les deux extrêmes du marché du travail paient la facture.

On fragilise l’emploi des jeunes et des seniors en même temps et on enferme les entreprises dans une équation impossible à résoudre

Et justement, 3e réforme incompréhensible : celle de l’alternance et l’apprentissage au moment où notre phase démographique exigerait toujours plus de transmissions intergénérationnelles à un coût supportable. Il n’est pas question de nier notre réalité budgétaire mais pourquoi toucher un dispositif pertinent, créateur ou au moins intégrateur en emploi. Qu’il fût nécessaire de le réformer pour limiter les effets d’opportunisme partout constatés est une chose mais le modifier en l’affaiblissant ou en rendant plus coûteux son accès n’était peut-être pas la bonne solution. On observe d’ailleurs un nombre grandissant de jeunes ne trouvant pas d’alternance à tel point que le gouvernement s’en est ému. C’était pourtant couru d’avance.

On fragilise l’emploi des jeunes et des seniors en même temps et on enferme les entreprises dans une équation impossible à résoudre

Et pourtant, il y aurait des choses à faire en commençant par sortir du « en emploi ou sans emploi » pour développer des formes alternatives d’organisation du travail. La pénibilité, par exemple, peut se traiter aussi via le temps de travail et non plus uniquement sous l’angle de la difficulté physique à l’exercer. De grandes entreprises y ont déjà recours mais le coût de l’opération est rédhibitoire pour les plus petites. À ce titre, le cumul emploi retraite devrait être encouragé tout comme le temps partiel de droit à partir de 60 ans, dès lors que la rémunération laissée est de 10 % supérieure au temps de travail exigé pour rendre attractif cette solution à un coût supportable pour les entreprises qui conserveraient leur obligation de cotisation retraite à 100 %. La confrontation entre maintenir les seniors en emploi et rigueur budgétaire ne peut pas se résoudre uniquement en baissant les droits des uns pour alléger la charge de l’autre. Elle ne saurait non plus se résorber en considérant que ce que l’on retire au senior permettra d’augmenter les moyens donnés aux plus jeunes. Si le marché de l’emploi était un vase communicant cela se saurait depuis longtemps. C’est sur cette base de réflexion que les emplois jeunes, le CEP Conseil en Évolution Professionnelle ou le CIE Contrat initiative emploi avaient été imaginés avec le succès que l’on connaît…

En cumulant ces trois évolutions réglementaires, on fragilise l’emploi des jeunes et des seniors en même temps et on enferme les entreprises dans une équation impossible à résoudre.

Faciliter l’accès à l’emploi pour les jeunes est une priorité et les modèles d’alternance et d’apprentissage ont fait largement leur preuve dans la mesure où le taux de transformation dans l’entreprise accueillante ou dans la filière est de bon niveau. Ils permettent de plus de contribuer à la nécessité absolue de rapprocher les offres de formation des besoins des entreprises quitte à aller jusqu’à sélectionner les diplômes soutenus parce que conformes au besoin au détriment de ceux qui ne mènent que rarement à l’emploi. Carole Grandjean, ministre déléguée à l’enseignement professionnel, avait engagé ce mouvement de priorisation des filières dans les lycées professionnels malheureusement abandonné aujourd’hui.

La confrontation entre maintenir les seniors en emploi et rigueur budgétaire ne peut pas se résoudre uniquement en baissant les droits des uns pour alléger la charge de l’autre

Pour mieux garantir le maintien des seniors en emploi ou pour mieux sécuriser l’embauche de celles et ceux qui ont perdu leur emploi à 60 ans et plus, les partenaires sociaux ont mis en œuvre le contrat de valorisation de l’expérience qui devrait être promu plus que caché. Au 1er trimestre 2026, notre taux d’emploi des 60/64 ans est le plus élevé depuis 1975. Un vrai succès qu’il est périlleux de fragiliser. Dans le même temps, le taux de chômage des jeunes s’établit à 21,1 %, un record depuis 2018. Les politiques en faveur de l’alternance et de l’apprentissage ont eu un effet très positif sur l’accès à l’emploi. Enfin, apporter aux entreprises comme aux individus des moyens de fluidification d’un marché du travail en pleine transformation sans conflit avec les ruptures conventionnelles reste un outil pertinent.

La confrontation entre maintenir les seniors en emploi et rigueur budgétaire ne peut pas se résoudre uniquement en baissant les droits des uns pour alléger la charge de l’autre

Mais le plus essentiel dans ce combat pour l’emploi de toutes les catégories est sans doute d’intégrer le fait que les carrières ne sont plus linéaires, que les modèles contractuels alternatifs sont de plus en plus nombreux, que la binarité « emploi/sans-emploi » a de moins en moins cours.

Enfin, alors que la discussion parlementaire sur le budget va commencer, on observe dans quasiment dans toutes les tendances politiques une sorte de « senior bashing » en voulant désindexer ou réduire les retraites mais surtout en arborant un discours dévastateur : les retraités d’aujourd’hui ou des prochaines années auraient bénéficié d’un environnement économique facile qui expliquerait que la situation de nos finances publiques relèverait de leur responsabilité alors que cette génération arrivée dans les années quatre-vingt-dix sur le marché du travail n’a connu en réalité que des crises et un chômage endémique.

Pas plus que les seniors se posent en victimes, il ne faudrait pas que l’on en fasse les coupables parfaits des maux de notre société, des faiblesses de notre économie et de notre situation budgétaire. Tous ceux qui se sont essayés à opposer jeunes et seniors s’y sont cassé les dents.

Benoît Serre


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Director

Fiche n° 25040, créée le 29/08/2017 à 12:43 - MàJ le 04/09/2026 à 12:08

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