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Pari réussi pour les syndicats ! (Denis Maillard, temps commun)

News Tank RH - Paris - Analyse n°277481 - Publié le 20/01/2023 à 13:12
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© Hannah Assouline
Denis Maillard - © Hannah Assouline

Jeudi 19/01/2023 se jouait le premier épisode de cette pièce relativement classique appelée « réforme des retraites » ; l’occasion pour l’intersyndicale de se reformer. Pour la première fois depuis 2010, toutes les organisations de salariés étaient unies lors de cette première manifestation. Car c’est cette démonstration initiale qui importait puisqu’elle devait installer le rapport de force, c’est-à-dire le discours médiatique légitime indiquant le niveau d’opposition à la réforme - de fait, selon l’Ifop 72 % des Français s’y déclarent défavorables (contre 68 % les 11 et 12/01/2023, soit une augmentation de 4 points en une semaine). Et cette opposition est d’autant plus importante que le million de manifestants a été largement dépassé sans qu’il n’y ait eu de violences comme cela était le cas depuis 2014 puis lors du mouvement des gilets jaunes.

Une analyse de Denis Maillard Co-fondateur @ Temps commun
, associé fondateur du cabinet de conseil Temps Commun, co-fondateur de Social Demain, avec Philippe Campinchi Co-animateur @ Groupe d’analyse sociale et sociale à destination des DRH • Dirigeant @ PCC • Co-fondateur/Gérant/Directeur de la publication @ Universités & Territoires • Délégué Général … .


La bonne opération pour la CFDT Confédération française démocratique du travail

De ce jeu, c’est sans doute la CFDT qui tire le mieux son épingle et fait un retour en majesté dans la rue avec un plaisir visible des militants d’être là et de se compter - quoi qu’on en dise, un syndicaliste reste un individu prompt à descendre dans la rue et les cédétistes en avaient été privés depuis trop longtemps. De fait, la « Centrale de Belleville », comme on dit, n’usurpe pas son titre de première organisation syndicale : quand elle est là, ça se voit !

De là à penser que Laurent Berger Secrétaire général @ Confédération française démocratique du travail • Président @ Confédération européenne des syndicats (CES)
, son secrétaire général, en ressort conforté, il n’y a qu’un pas qu’il est aisé de franchir : celui-ci s’est suffisamment engagé contre la réforme ces dernières semaines pour tirer de la forte mobilisation un capital de légitimité que son alter-égo de la CGT Confédération Générale du Travail , Philippe Martinez Technicien métallurgiste @ Renault Group • Secrétaire général @ Confédération générale du travail (CGT)
, ne peut revendiquer entièrement : non pas que ce dernier ne se soit pas mobilisé lui aussi, mais il est malheureusement lesté par son départ prochain du secrétariat général - en mars - sans que la personne qui devrait lui succéder ne fasse l’unanimité ; de fait, Philippe Martinez révèle donc une faiblesse que n’a pas Laurent Berger. 

Quelles suites ?

La question qui se pose désormais est de savoir quelles suites seront apportées à cette première démonstration de force. 

Pour sa part, la gauche peut-elle faire mieux samedi ? Sans doute pas. Si les ténors et les militants politiques des partis formant la Nupes Nouvelle Union populaire écologique et sociale sont descendus dans la rue avec les syndicats, en retour, ceux-ci n’appellent pas à en faire de même avec les partis de gauche. Ils misent en revanche sur une nouvelle mobilisation le mardi 31/01/2023.

Peuvent-ils rééditer l’exploit de dépasser le million de manifestants. C’est à voir. Car, pour des enseignants par exemple, deux jours de grève durant un même mois se traduisent immédiatement par 150 euros de moins sur une fiche de paie… Ce qui sera déterminant en revanche, c’est la défiance générale mesurée par les sondages : 58 % des Français déclarent soutenir le mouvement social ou avoir de la sympathie pour lui, une hausse significative de 7 points en une semaine. En 2010, le taux de soutien/sympathie avait atteint un niveau record de 71 %.

Avec la mobilisation des corps, c’est donc celle des esprits qu’il faut mesurer. Car aussi massives que furent les manifestations dans toute la France, le détail est plus contrasté : d’une part, les gros bastions du public n’ont pas dégainé l’arme de la grève massive - mis à part les enseignants dont on peut sentir depuis quelques années un malaise général sur leurs conditions de travail et leur niveau de rémunérations qui va bien au-delà de la seule question des retraites. Contrairement à ce moment si particulier que fut l’hiver 1995, le pays et notamment Paris ne se sont pas arrêtés.

Par ailleurs, le mouvement est diffus donc moins appréhendable - le cortège s’est par exemple scindé en deux à Paris empêchant Occurrence de compter de manière indépendante pour le collectif de médias - et il est également marqué par une moindre mobilisation dans la capitale où l’on ne compte « que » 80 000 manifestants par rapport à des villes moyennes où l’on n’avait quasiment jamais vu autant de monde dans la rue…

On est visiblement aux prises avec un mouvement qui épouse une forme nouvelle entre grande manifestation unitaire à Paris et embrasement local à la mode gilets jaunes.

Le premier rendez-vous collectif depuis les élections

Un mouvement social est toujours structuré par ce qui l’a précédé. Or, la mobilisation de jeudi était le premier rendez-vous collectif après les élections qui - quoi qu’en dise le Président - n’ont pas été marquées par une large adhésion à son projet de réforme des retraites : il faut se souvenir qu’entre les deux tours Laurent Berger et Philippe Martinez ont appelé à voter contre Marine Le Pen, donc pour Emmanuel Macron, et qu’il est difficile, dans ces conditions, d’expliquer qu’ils validaient ainsi le projet de recul de l’âge légal de départ à 64 ans…

Mais surtout, il s’agissait du premier rendez-vous post-Covid, période qui a été très fortement marquée par une interrogation inédite sur la place et le sens du travail ainsi que notre rapport avec lui. C’est avant tout cela qui s’est exprimé dans la rue, une expérience du travail révélée par les confinements successifs, surtout le premier de mars 2020 : les « télétravailleurs forcés » ont expérimenté qu’il était possible de travailler et de s’organiser autrement au point qu’il fut difficile de les faire revenir sur site ; les salariés en chômage technique ou partiel ont eu le temps de se poser la question du sens et de l’utilité de leur travail, interrogation qui se matérialise par les difficultés actuelles de recrutement dans l’hôtellerie-restauration, par exemple.

Enfin, les travailleurs du back-office ont mesuré, pour leur part, que leur utilité sociale applaudie tous les soirs à 20h n’était en rien indexée sur la pénibilité de leur travail et leur rémunération : ils attendent encore la reconnaissance promise…

Les questions du sens du travail et de l’engagement

Nous ne sommes donc pas sur la scène d’un dialogue social classique où des négociateurs rompus au jeu d’acteur accepteraient les termes d’une pièce dont ils savent déjà comment elle se terminera, entre claquement de portes et faux départs… Il s’agit cette fois-ci de répondre à un malaise beaucoup plus profond portant sur le sens du travail et de « l’engagement professionnel ». Ce n’est donc pas tant l'âge de départ à la retraite qui est l’enjeu de cette mobilisation et lui donne sa densité, mais le rapport « durée du travail sur effort fourni », c’est-à-dire le temps passé à travailler et la pénibilité du travail. De ce point de vue, les enseignants sont en première ligne. Mais ils ne sont pas les seuls. Après trois ans de Covid, il y a tout un tas de personnes et de professions qui ne s’y retrouvent plus… Ce qui est fortement abîmé dans leur rapport au travail est le désalignement entre l’activité, c’est-à-dire l’effort ou la peine que l’on se donne pour faire quelque chose, le produit ou « l’ouvrage », soit le fruit de cette activité et l’emploi, ce qui procure un revenu.

Tout est désaligné. Et la rémunération n’est liée ni à l’utilité sociale ni à l’effort consenti, ce qui sème la confusion sur la véritable hiérarchie des valeurs sociales : qui vaut quoi ? Quel effort individuel faut-il consentir pour justifier d’une contrepartie collective ?

Voici donc ce que nous lègue la crise Covid et qui ne trouve manifestement pas de réponse satisfaisante dans un projet de réforme des retraites dont les membres du gouvernement nous disent désormais qu’il ne s’agit pas de savoir si les Français le veulent mais qu’il est raisonnable et nécessaire de leur appliquer… Difficile dans ces conditions d’imaginer une éventuelle négociation. Et sur quoi ?

Sur quoi négocier ?

Y a-t-il d’ailleurs quelque chose à négocier ? Autrement dit, le mouvement peut-il se fracturer et le gouvernement séparer la CGT d’une CFDT qui accepterait des aménagements sur la pénibilité, l’index senior ou les carrières longues ? Le pari est non seulement osé, il est aussi risqué. On va bien évidemment voir les chevau-légers de la macronie s’activer au centre gauche pour faire évoluer le texte dont Élisabeth Borne Première ministre chargée de la planification écologique et énergétique @ Chef du Gouvernement - Hôtel de Matignon
dit qu’il n’est pas figé.

Mais le gouvernement est pris dans une tenaille dont il va lui être difficile de sortir :

  • d’une part, il est tenu par un accord avec Les Républicains qui lui interdit de trop forts aménagements sauf sur le montant des petites retraites,
  • d’autre part, la CFDT ne s’est pas engagée à la légère sur un « Non aux 64 ans ! » : c’est lors de son Congrès à Lyon, en juin dernier, que la résolution finale a posé comme principe le refus du report de l’âge légal de départ à la retraite :
    « L’allongement de l’espérance de vie ne peut justifier une augmentation de l’âge moyen de liquidation. ».
    Mandat impératif ou pas ?
    • Oui, tant que le gouvernement ne met pas assez d’eau dans son vin - mais le peut-il, tenu qu’il est à une position « réformatrice de droite » à la Juppé 1995 ?
    • Oui aussi, tant que Laurent Berger voudra faire tenir l’unité syndicale face à une opposition CGT interne à Philippe Martinez qui obligera celui-ci à camper sur des positions radicales s’il ne veut pas faire de son prochain congrès, en mars, un moment de confusion ou d’effondrement…

Après ce premier match, largement gagné par le camp syndical, la pression va donc redescendre sur ceux qui peuvent encore bouger : l’aile gauche du gouvernement ou de la majorité et la CFDT de Laurent Berger.

Pourtant, vu les enjeux sur la question du travail, sommes-nous encore en situation de voir se négocier quoi que ce soit ? Et, sur un plan pratique, les acteurs en présence  sont-ils prêts à un conflit long, dur et éventuellement  radicalisé, donc violent, au fil des manifestations ? Seul l’avenir le dira. Mais gageons que cet avenir ne sera pas seulement social et législatif ; il promet d’être aussi politique : si la négociation paraît impossible, alors le président pourrait reprendre l’initiative en remaniant son gouvernement, pour le moins, ou en mettant fin à cette législature, pour le plus…

 

Denis Maillard

Email : denis@temps-commun.fr
Téléphone : +33664503199
Date de naissance : 01/03/1968
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Parcours

Temps commun
Co-fondateur
Cabinet Technologia
Directeur de la communication et des relations institutionnelles
Unédic
Directeur de la communication
Unédic
Chef du service de presse
Médecins du monde
Directeur adjoint de la communication
Médecins du monde
Rédacteur en chef des publications

Établissement & diplôme

Sciences Po Lyon (IEP Lyon)
Diplôme de Science politique et administration
Université Panthéon Sorbonne (Paris I)
DEA de Sciences politiques Philosophie politique et histoire des idées
CFPJ (Abilways) (Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes)
Diplômé

Fiche n° 36363, créée le 13/09/2019 à 10:34 - MàJ le 05/02/2021 à 15:14

© Hannah Assouline
Denis Maillard - © Hannah Assouline